S-Gone Logo Perspectives
Conseil 04

Pour le harcèlement en entreprise : demain, c'est aujourd'hui (1/3)

Schulklasse

En 2025, le ministère fédéral allemand du Travail et des questions sociales (BMAS) publie son Étude représentative sur le thème du harcèlement en milieu professionnel au sein de la République Fédérale d’Allemagne et son Rapport scientifique correspondant. Les conclusions de cette étude, sous l’égide des universités de Leipzig et de Dresde, doivent permettre d’ancrer en droit une définition dont l’usage social se révèle mou. La notion emprunte régulièrement au vocabulaire de la domination physique pour décrire un phénomène de coercition ou d’oppression psychologique, sur le modèle de l’emprise qui jouit elle aussi d’une reconnaissance tardive sur le plan juridique.

Sur la base d’un sondage télephonique, est estimé à 6,5% de la population active, soit environ 3 millions de personnes, les personnes déclarant connaître ou avoir connu au cours des 6 derniers mois des épisodes de harcèlement tel que défini par les auteurs. En introduction, ces derniers qualifient le harcèlement en milieu professionnel comme une forme de conflit interpersonnel „allant bien plus loin que la norme des conflits ordinaires“et recoupant des realités variées „d’attaques personnelles, de brimades, de préjudices et d’ostracisme par des collègues et/ou des supérieurs hiérarchiques“. En large partie ce sont plutôt la systémie, la temporalité et le caractère déterminé de violences psychologiques disparates qui permettent de valider objectivement la notion, sorte d’hyper-conflit dont est souligné avec justesse le coût social et financier pour les entreprises et pour les collectivités.

La présentation du harcèlement en tant que „conflit exagéré“, c’est-à-dire incontrôlable, n’est ici pas tout à fait anodine. La perception sourde du conflit, dans l’histoire de la sociologie, en tant que phénomène perturbateur ou disruptif, sous-entendu nécessairement négatif, d’un ordre existant appelle ordinairement une lecture économique (canoniquement la Realistic Conflict Theory), dans la droite ligne des expériences ayant pour support une compétition entre plusieurs personnes et faisant la part belle aux interprétations hédonistes des intérêts particuliers. En quelque sorte la qualification conflictuelle est-elle une suite logique de la préséance des circuits de la récompense, de la douleur et de l’évaluation des risques dans les études portant sur la génèse des décisions individuelles. L’approche, clairement à dominante culturelle américaine, colle traditionnellement aux analyses portant sur les mécanismes de la discrimination – principalement de genre et d’ethnie – en même temps qu’elle façonna largement la diplomatie internationale à partir des années 1970, réduisant le monde à une sorte de vaste jeu de plateau. Si l’on saisit assez bien les motivations protocolaires des expériences ludiques pour des études scientifiques qui sont en perpétuelle quête d’outils objectifs (et pas chers) de la mesure du réel, sa résultante sémantique et donc ultimement juridique pose ici problème.

En effet, comprendre les formes du harcèlement en milieu socio-professionnel en tant que conflits ancre d’une part son origine dans le vaste tissu des conflits antérieurs qui furent ou demeurent les jalons de la construction des sociétés occidentales : conflits sociaux, conflits ethniques, conflits religieux, conflits de genre etc. Avec cet arrière-plan, des facilités d’interprétation surgissent inévitablement, l’Étude mettant donc en avant, outre le coût des conflits du harcèlement, une focalisation sur ses raisons hypothétiques, à commencer par la discrimination – que l’on aurait pourtant pu exclure du champ pour lui consacrer, comme c’est par ailleurs déjà le cas en droit, un espace propre. D’autre part cette limitation, qui fonde donc une essentialisation des raisons du harcèlement, essentialise aussi ses méthodes. Si être dans ou au-dehors du groupe définit le statut social qui précède la situation de conflit, alors le conflit lui-même adopte les formes observées de la relation interpersonnelle lorsque nous plaçons deux groupes en compétition pour un objectif matériel et que nous attisons, pour les besoins de l’expérience, leur sentiment de concurrence.

Lorsque les universités de Dresde et de Leipzig nous donnent un pourcentage (6,5) qui constitue probablement, avec l’observation des risques systémiques, l’élément central de l’étude, elle manquent en quelque sorte à se montrer curieuses: du phénomène, de ses évolutions, de ses enjeux futurs, de ce qui le lie à notre société. Voilà ce qui, aux 5015 personnes contactées par téléphone, posait la borne de ce qui est et de ce qui n’est pas le harcèlement :

  • La personne s’est sentie injustement critiquée, brimée ou exposée à l’humiliation publique par des collègues et/ou des supérieurs hiérarchiques, et remplit le critère de fréquence (“quotidiennement” ou “au moins une fois par semaine” au cours des six derniers mois).

Un premier réflexe, à la lecture des critères retenus, serait plutôt de se réjouir puisque c’est surtout la démonstration que le harcèlement contemporain dans toute sa complexité n’a visiblement pas sa place au sein des universités de Dresde ou de Leipzig ; cependant la comparaison entre l’Étude publiée par le ministere et le Rapport scientifique, plus fourni, met en evidence un nivellement important de la définition et des méthodes du harcèlement. Devenu un conflit, donc en puissance de nature réciproque, mais ressenti par ses témoins comme une injustice et une humiliation, le harcèlement en milieu socio-professionnel épouse soudainement la perception commune du harcèlement en milieu scolaire. En quelque sorte l’espace professionnel est-il devenu une cour de récréation dans lequel des jeux dégénèrent, et par-là des individus en sont exclus, y sont brimés. Le caractère "exagéré“ de ces conflits appuie une conception paternaliste, celle du maître d’école qui constate le caractère incontrôlable d’une situation improductive laquelle ne répond pas aux légitimes exigences de maintien de l’ordre social.

Or précisement c’est cette perspective qui, dans les situations de harcèlement socio-professionnel, pose problème pour les victimes qui, rappportant des événements de harcèlement à leur direction se voient régulièrement opposer une vision réductrice, de déni ou de rejet du problème posé. Des phrases comme „Nous ne sommes pas en maternelle“ surgissent, qualifiant la totalité des conflits interpersonnels comme étrangers à la cause entrepreneuriale, ne justifiant donc pas en soi d’intervention manageriale. Un avertissement, une tape sur les doigt suit le constat sévère et les affaires, tant celles de l’entreprise que celles des harceleurs, reprennent leur cours. Aveu d’impuissance et d’incompréhension, la réduction du phénomène est une promesse du non-faire.

Au contraire le Rapport scientifique appuie dans sa définition le sentiment commun par les victimes d’une incapacité à dire, à faire reconnaitre, à faire analyser la situation et finalement à se défendre. Les chercheurs augmentent cette définition d’une évaluation plus subjective mais par là aussi plus fine des methodes : „S’agissant de leurs propres expériences de harcèlement dans le contexte professionnel, une grande partie des personnes concernées a rapporté avoir subi des situations d’exclusion, de brimades et de fausses accusations. Par ailleurs, certaines ont mentionné des insultes, des menaces, l’attribution de tâches ne relevant pas de leur domaine de compétence ou encore le non-respect d’accords. Enfin, certaines ont souligné que le harcèlement s’était installé chez eux comme un processus progressif et insidieux.

Le choix scolaire des critères du questionnaire montre une tendance à niveller ou à réduire, probablement pour permettre à tout un chacun de comprendre correctement une question pas trop compliquée. Or un grand nombre des personnes qui répondent au téléphone dépassent largement les prévisions, ceux qui ont su passer outre la consigne comprennent au-delà des critères et exprimant une réalité viciée du harcèlement, bien loin des brimades et des exclusions ordinairement connues par les enfants. Regrettablement pourtant ce n’est pas le Rapport scientifique que le ministère emploie naturellement dans sa communication. Outil raboté, à destination du législateur et des entreprises, parcouru rapidement dans ses en-têtes, il a toutes les chances de finir mal compris, mal évalué et de trouver sa place parmi les autres rapports : dans la corbeille à papier. Le problème de la communication ministérielle et de son traitement scolaire de phénomènes sociaux n’est pas nouveau, au contraire des méthodes du harcelement qui, elles, ont su se renouveler.